Articles avec le tag ‘Saviano’
Cette semaine, les forces antimafias ont arrêté Michele Zagaria le dernier grand parrain des Casalesi, un cartel de clans de la mafia napolitaine (cf. bunker et consensus social). L’interview de Roberto Saviano, auteur du livre Gomorra, est intéressante car il se concentre sur les complictés qui permettent à la mafia de perdurer. Il cite notamment le policitien Nicola Cosentino (cf. Gomorra au gouvernement?). Voici son interview traduite en français : EURONEWS.
Roberto Saviano a tout à faite raison mais il aurait pu rendre à César… 🙂 en citant le concept de la bourgeoisie mafieuse d’Umberto Santino du Centre Impastato) et même évoquer les rencontres entre les Casalesi et Pietro Lunardi : ministre des travaux publics du dernier gouvernement Berlusconi.
Définition de la bourgeoisie mafieuse à retrouver dans le Petit dictionnaire énervé de la mafia :
La vidéo de Roberto Saviano en français :
Aprés Rosaria Capacchione, Roberto Saviano vit sous ecorte pour avoir dénonçer la main mise des clans dans la province de Caserte. En ce jour de la liberté de la presse, rappelons que le crime organisé est le premier prédateur de journalistes (cf.“Crime organisé, main basse sur l’information”) et retour sur un reportage pas présent sur toile jusqu’ici :
ITALIE • « D’ici fin décembre, Saviano sera mort »
« Son livre a fait trop de bruit », a expliqué à la police un « repenti » de la mafia. Il parlait de l’écrivain Roberto Saviano. Malgré les menaces de mort dont il fait l’objet, l’auteur du roman-enquête Gomorra dénonce toujours l’action des clans mafieux, comme en témoigne un article qu’il a récemment signé dans La Repubblica.
Moi, je me demande : dans ce coin de Campanie, le vôtre, le mien, voilà des mois et des mois qu’une bande d’assassins agit sans être inquiétée et massacre des gens pour la plupart innocents. Ils sont cinq ou six, toujours les mêmes. Comment est-ce possible ? Je me demande ceci : mais cette terre, comment se voit-elle, se représente-t-elle, s’imagine-t-elle ? Vous, comment l’imaginez-vous, votre terre, l’endroit où vous vivez ? Comment vous sentez-vous lorsque vous vous rendez à votre travail, quand vous vous promenez, quand vous faites l’amour ? Vous vous posez la question, ou vous suffit-il de vous dire « ça a toujours été comme ça et ça le sera toujours » ? Penser que votre indignation, votre engagement, ne peuvent rien, vous suffit ? Au fond, tout le monde a de quoi manger, et, donc, autant vivre sa vie quotidienne sans s’occuper du reste ? Ça vous suffit, vraiment ?
Dans n’importe quel autre pays la liberté d’action d’une telle bande d’assassins aurait provoqué des débats, des affrontements politiques, des réflexions. Mais ici, ce ne sont que des crimes, typiques d’une région considérée comme le trou du cul de l’Italie. Et donc les enquêteurs, les carabiniers et les policiers, les quatre chroniqueurs de faits divers qui suivent les affaires sont tout seuls. Et les gens qui, dans le reste du pays, lisent les journaux, ne savent pas que ces tueurs ont toujours recours à la même stratégie : ils se font passer pour des policiers. Ils ont des gyrophares et des signaux d’arrêt d’urgence, ils disent qu’ils sont de la Direction d’investigation antimafia ou qu’ils doivent contrôler les identités. Et ils vivent comme des bêtes : dans les étables pour bufflonnes, dans des baraques au fin fond de la banlieue, dans des garages.
Seize victimes en moins de six mois
Depuis le 2 mai ils ont tué seize personnes. Le 18 septembre, ils ont criblé de balles d’abord Antonio Celiento, propriétaire d’une salle de jeu à Baia Verde, et un quart d’heure plus tard, à Castel Volturno, ils ont ouvert le feu – 170 balles de revolver et de kalachnikov – contre des Africains réunis dans et devant la boutique de vêtements Ob Ob Exotic Fashion, à Castel Volturno, près de Caserte. Ils ont ainsi tué Samuel Kwaku, 26 ans et Alaj Ababa, du Togo ; Cristopher Adams et Alex Geemes, 28 ans, du Liberia ; Kwame Yulius Francis, 31 ans et Eric Yeboah, 25 ans, du Ghana. Quant à Joseph Ayimbora, 34 ans, ghanéen lui aussi, il a dû être hospitalisé avec des blessures graves. Seuls un ou deux d’entre eux avaient peut-être des liens avec la drogue ; les autres étaient là par hasard, ils travaillaient dur sur des chantiers çà et là, certains dans la boutique.
Seize victimes en moins de six mois. Une telle situation aurait fait vaciller n’importe quel pays démocratique. Mais ici, chez nous, on n’en a même pas parlé. A Rome et au nord de la capitale, on ne savait rien de ce sillage de sang, on ignorait tout de ce terrorisme qui ne parle pas arabe, qui n’est pas lié à l’extrême gauche, mais qui commande et domine sans partage.
Ils tuent tous ceux qui s’opposent à eux. Ils tuent tous ceux qui se retrouvent dans leur ligne de mire, sans faire de détail. Ils utilisent toujours les mêmes armes, même s’ils tentent de les maquiller pour tromper les enquêteurs, ce qui prouve qu’ils n’en ont pas beaucoup à disposition. Ils n’entrent pas en contact avec leurs familles, ils restent rigoureusement entre eux. De temps à autre, on peut les apercevoir dans les bars de quelque patelin isolé, où ils viennent se soûler. Depuis six mois, personne n’a réussi à leur mettre la main dessus.
Castel Volturno, où se sont déroulés la plupart de ces meurtres, n’est pas un endroit ordinaire. Ce n’est pas une bourgade à l’abandon, un ghetto pour les exclus et les exploités comme on peut en trouver aussi ailleurs. Ici, tout a été construit sans permis. A commencer par le célèbre Villaggio Coppola, 863 000 mètres carrés de béton, le plus grand complexe illégal au monde. L’hôpital, le bureau de poste et même la caserne des carabiniers sont hors la loi. Les familles des soldats de la base de l’OTAN toute proche vivaient là autrefois. Depuis qu’ils sont partis, tout est resté à l’abandon. C’est maintenant devenu le territoire du parrain Francesco Bidognetti en même temps que celui de la mafia nigériane.
La cocaïne venue d’Afrique, destinée principalement à l’Angleterre, transite par Castel Volturno. La Camorra locale, le clan de Casal di Principe, a donc imposé une « taxe » sur le trafic et conclu des accords, instaurant une sorte de joint-venture. Mais le pouvoir des Nigérians s’est rapidement accru, et ils sont aujourd’hui très puissants, tout comme la mafia albanaise, avec laquelle les clans locaux sont en affaire.
Les temps ont changé
Le clan des casalesi est aujourd’hui au bord de l’éclatement et craint de ne plus être reconnu comme le maître absolu sur son territoire. Alors les électrons libres se faufilent entre les mailles. Ils tuent les petits dealers albanais pour l’exemple, ils massacrent des Africains – mais pas des Nigérians –, ils frappent les derniers anneaux de la chaîne des hiérarchies ethniques et criminelles. De jeunes gars honnêtes sont tués mais, comme toujours, ici il n’est pas nécessaire d’avoir une raison pour mourir. Et un rien suffit pour que la diffamation fasse ses ravages, et les Africains tués sont immédiatement taxés de « trafiquants ». Ce n’est pas la première fois dans la région qu’un massacre d’immigrés est perpétré. Avant, les parrains préféraient éviter ce genre de démonstration. Mais les temps ont changé, et ils permettent à un groupe de cocaïnomanes armés d’exercer une violence aveugle.
Ici, sur ma terre, j’ai vu apparaître sur les murs des tags contre moi. « Saviano est une merde. » « Saviano ver de terre. » On a peint un énorme cercueil avec mon nom dessus. Et des insultes, des dénigrements continuels, à commencer par la plus fréquente et la plus banale : « Il s’est fait du fric. » Aujourd’hui, j’arrive à vivre de mon travail d’écrivain, et, heureusement, à me payer des avocats. Et eux ? Eux qui sont à la tête de gros empires économiques et se font construire des villas pharaoniques dans des bleds où il n’y a même pas de routes goudronnées ? Eux qui, pour s’enrichir avec le traitement des déchets toxiques, ont empoisonné cette terre ? Comment un tel retournement des perspectives est-il possible ? Comment se fait-il que même les honnêtes gens s’unissent à ce chœur ? Je la connais pourtant bien, ma terre, mais face à tout cela je suis incrédule et atterré. Blessé au point que j’ai maintenant du mal à trouver mes mots.
A qui dois-je m’adresser ? Qu’est-ce que je dis ? Comment puis-je dire à ma terre de cesser de se laisser écraser entre l’arrogance des forts et la lâcheté des faibles ? Ce 22 septembre, c’est mon anniversaire. Dans cette pièce où j’écris, hébergé par des gens qui me protègent, je pense à tous les anniversaires que j’ai passés ainsi, depuis que j’ai une escorte policière : un peu nerveux, un peu triste, et surtout seul.
Roberto Saviano
La Repubblica
© 2008 by Roberto Saviano. Published by arrangement with Roberto Santachiara Literary Agency.
L’auteur du livre « Gomorra », Roberto Saviano est condamné à mort par le clan des Casalesi (art. 18 ). Les Casalesi sont un cartel de clans qui règnent en maître à Casal di Principe, dans l’arrière pays de Naples (art. 53). Pour sa sécurité, le journaliste, philosophe de formation, vit sous protection policière permanente dans des lieux tenus secrets.
Avril 2008, pendant un mois, il a tenté de louer un appartement dans le quartier de Vomero à Naples. D’après le quotidien il Mattino, un groupe de locataires voisins a refusé la présence du journaliste menacé de mort par la mafia.
En Italie, une importante partie de la population est « gênée » par les personnes qui luttent contre la mafia. Déjà, dans les années quatre vingt, les voisins du juge Falcone se plaignaient du va-et-vient des voitures de police de son escorte. A Naples, on préfère être racketté et crouler sous les ordures plutôt que de vivre avec un homme courageux à ses côtés. En effet, la peur est omniprésente. Ce type d’acte au quotidien constitue une victoire pour la mafia.
C dans l’air avril 2008, 1 minutes 36 secondes sur Saviano :

Le 18 mars 2008, la Garde des finances et la Direction des enquêtes antimafias de Naples ont arrêté une trentaine de personnes. La police financière italienne a mis sous séquestre des biens appartenant au clan des Casalesi (cf. art. 18).
La police des finances a saisi des biens mobiliers et immobiliers, des terrains et des entreprises, des comptes bancaires pour une valeur de plusieurs millions d’euros. Ces biens étaient, en général, attribué à des prête-noms qui exerçaient tant en Campanie que dans la région du Latium. En 2006, la Commission parlementaire antimafia avait déjà signalé les infiltrations mafieuses dans la région de Rome (Cpa 2001-2006).
Roberto Saviano, journaliste du Mattino, a écrit Gomorra, pour décrire avec force la prégnance de la Camorra en Campanie (cf.Les clans de la Camorra en recomposition et De la Camorra et des cols blancs). La photo à gauche est de Mario Spada. Elle représente Roberto Saviano entouré des agents de police chargés d’assurer sa protection.Le journaliste a déchaîné les foudres des clans, en particulier celles des Casalesi. Les Casalesi sont un cartel de clans qui opérent dans l’arrière pays napoiltain. Menacé de mort, l’écrivain est au secret quelque part en Italie.
Au mois de septembre 2007, faisant fi de cette menace, il avait participé à un meeting contre la mafia à Casal di Prinicpe, la ville des Casalesi. Dans la foule se trouvait le père de Francesco Schiavone : (voir photo). Ce dernier, surnomé « Sandokan » est le chef mafieux de Casal di Principe. La présence d’un membre de la famille d’un « boss » emprisonné constitue une menace mafieuse typique. C’est ainsi que communique la mafia. Saviano a, donc, repris le chemin de la « clandestinité ».
Le 15 avril, les Italiens votent à nouveau.
