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Bernardo Provenzano, le chef incontesté de la mafia sicilienne depuis 1993, a été arrêté, le 11 avril 2006, au prix d’une longue et très complexe enquête policière basée sur le renseignement et le secret. Il semble que la vacance du pouvoir au lendemain des élections législatives ait été propice à sa capture : les complicités politiques dont il bénéficiait n’ont pu fonctionner.
Dans les années 1960, sous la coupe de Lucciano Leggio, Salvatore Riina, Calogero Bagarella et Bernardo Provenzano avaient, par la violence, pris le contrôle de la mafia de Corleone (80 km au sud de Palerme). Après une guerre sanglante au début des années 1980, le groupe des corléonais prit le commandement de la mafia sicilienne. Pour ces actes, Provenzano a été condamné par défaut à la prison à vie à plusieurs reprises. Le chef de Cosa nostra était en fuite depuis 1963. Il était notamment poursuivi dans le cadre d’un procès concernant 127 homicides. Mais son arrestation n’a pas toujours été une priorité.
En effet, dans le contexte de la Guerre froide, les mafias étaient liées à une frange de la Démocratie chrétienne, animée par Salvo Lima en Sicile et Giulio Andreotti à Rome. Leur but était de s’opposer à l’arrivée des communistes au pouvoir. Ainsi, en dépit des efforts de la magistrature, il n’y eut aucune volonté politique de lutter contre le phénomène mafieux au cours de la première République (1945-1992) (cf. Mafias italiennes et relations internationales)
Cosa nostra en immersion
L’attention de l’Etat s’est d’abord portée sur Toto Riina, qui s’était lancé dans une véritable guerre terroriste contre l’Etat de 1992 à 19931 (cf. Le terrorisme mafieux dans la crise du système politique italien). Après l’arrestation de Salvatore Riina en 1993 et face à l’offensive étatique, Provenzano proposa à son organisation la stratégie de l’enfouissement et mit en place un accord entre les nombreux mafieux emprisonnés et ceux en liberté.
En outre, il proposa sa conception de l’« entreprise mafieuse » aux politiques de la seconde République. Cette stratégie comprenait deux volets. Avec les ennemis, la mafia assurait la tactique de « connivence/extériorité ». Ainsi, pour le mafiologue de gauche, Umberto Santino, « s’il n’existe aucun rapport entre les mafieux et les coopératives rouges en Sicile, il est aussi vrai qu’aucune plainte pour racket n’a été déposée, ce qui laisse présumer que ces coopératives rouges ont pratiqué cette forme de connivence ». En revanche, avec ses alliés, la mafia organisait la « connivence/intéressement », ce qui permit de tisser des liens avec le nouveau centre-droit (Forza Italia, conduit par Silvio Berlusconi), tout juste créé pour les élections législatives de 19942 (cf. Le bras droit du président du Conseil condamné en appel).
Aux élections législatives de 2001, le centre-droit obtint la totalité des soixante et un sièges électoraux de la Sicile, ce qui n’était jamais arrivé du temps de la Démocratie chrétienne ! En 2003, des écoutes téléphoniques démontrèrent des connivences entre Cosa Nostra et le président de la région Sicile, Salvatore Cuffaro (appartenant au parti Forza Italia). D’autres procès, qui tendent à démontrer ces liens occultes, sont actuellement en cours. A titre d’exemple, le député de Forza Italia, Gaspare Giudice, et le sénateur Antonio Battaglia, d’Alliance nationale, ont été mis en examen pour association mafieuse. En outre, le plus important collaborateur de justice a certifié que pour se présenter en politique dans la région, il fallait l’accord de Don Bernardo.
La cavale de Provenzano s’effectue au sein de ce qu’Umberto Santino appelle la « bourgeoisie mafieuse » sicilienne – propriétaires fonciers, professions libérales, entrepreneurs, fonctionnaires, administrateurs en particulier du monde la santé, politiques et mafieux – tous sensibles à sa capacité d’offrir une mafia d’entreprise, davantage modérée dans l’usage de la violence.
Parce que, fondamentalement, le pouvoir mafieux réside dans le contrôle du territoire, il n’est pas possible à un chef de commander depuis l’extérieur. Provenzano résidait donc en Sicile, ce qui n’exclut pas des périodes hors de l’île avant 19933. En 1997, il fut arrêté lors d’un contrôle routier à Traversa (Castelacia) au volant d’une camionnette pleine de foin. Muni de faux papiers, il ne fut pas reconnu par les forces de l’ordre. Cependant, la longévité de la clandestinité de Provenzano était
davantage due à ses complicités qu’à la malchance des forces de l’ordre.
Une enquête policière de très haut niveau
A la fin des années 1990, grâce à un informateur de la mafia – fait extrêmement rare – les enquêteurs disposaient d’un billet écrit de la main de Provenzano. Cependant, la veille du jour où l’informateur devait se présenter au tribunal pour devenir collaborateur de justice, il fut assassiné. A partir de ce moment, les forces de l’ordre furent certaines d’être infiltrées.
Celles-ci ont alors adopté une stratégie de contournement en s’attaquant par étapes aux cercles concentriques qui protégeaient Provenzano. Il y eut 422 arrestations ! En 2001, un de ses lieutenants, Benedetto Spera, fut appréhendé non loin d’une maison où Provenzano attendait de se faire soigner, mais il parvint une fois de plus à prendre la fuite. En 2002, son plus fidèle allié, Antonio Giuffré collabora et confirma que Provenzano n’utilisait jamais le téléphone. Le chef de la mafia ne communiquait qu’à l’aide de petits billets que des intermédiaires faisaient parvenir aux autres affiliés. Les policiers déclenchèrent alors la filature des porteurs de missives.
Fin 2003, Provenzano traversa toute l’Italie en voiture et passa quatre fois la frontière afin de se faire soigner sous le nom de Gaspare Troia, dans une clinique à Marseille. Cependant, pour la première fois, les enquêteurs disposaient de ses empreintes, de son ADN ainsi que de divers témoignages. A la fin de l’année 2004, ils s’attaquèrent à ses alliés dans la région de Palerme, à Bagheria et surtout à Villabate. Dans cette commune des alentours de Palerme, le conseil communal a été dissous en 2001 et 2003 pour infiltrations mafieuses. L’ex-président de ce conseil communal, Francesco Campanella, collabora avec la police, ce qui entraîna de nombreuses arrestations et, très certainement, le retour de Provenzano dans la région.
La surveillance du dernier cercle de complices fut alors confiée à la direction anti-crime (DAC) de la police nationale créée en décembre 2004. En effet, au début des année 2000, des membres de la Direction départementale antimafia (DDA) avaient renseigné des mafieux quant à la pose de micros dans des lieux susceptibles d’être fréquentés par le chef de la Coupole ! La DAC, pourvue d’une cinquantaine d’enquêteurs secrets, est alors confiée au préfet Nicola Cavaliere, celui qui avait arrêté Pippo Calo, le banquier de la mafia des années 1980.
Officiellement, depuis six semaines, des policiers surveillaient les personnes qui entraient et sortaient de la maison familiale où réside l’épouse de Provenzano, en particulier un berger. Cependant, il était impossible pour les policiers de ne pas se faire repérer à Corleone. Ainsi, depuis une dizaine de jours la ferme du berger en question était filmée à l’aide d’une caméra ultra puissante placée sur une colline située à trois kilomètres. Le dimanche 9 avril, des policiers se sont attardés sur un sac de la blanchisserie déposé au domicile de madame de Provenzano, avant d’en perdre la trace dans les dédales de Corleone. Or, le paquet est réapparu à 2 kilomètres, le mardi 11 avril, à 10h30, livré dans cette même ferme sous surveillance. Là, les policiers ont un vu un bras dépasser de la porte de l’étable (cf. Direct 8 : la cavale de Provenzano)
Le mandat d’arrêt a alors été signé par le procureur adjoint de Palerme, Giusseppe Pignatone, et deux juges d’instruction de la Direction départementale antimafia (DDA), Marzia Sabella et Michele Prestipino. Puis à 11h06, le Service central opérationnel (SCO) de la police nationale, avec la coopération des carabiniers et de la Garde des finances a procédé à l’arrestation de Provenzano.
Une arrestation à point nommé
Le procureur en chef de la Direction nationale antimafia, Piero Grasso, confirme que cette arrestation est le fruit « d’enquêtes longues et sophistiquées ». Or, la nomination de ce dernier fut « arrangée » par le gouvernement Berlusconi au dépens de Gian Carlo Caselli, ex-procureur de Palerme, bien plus expérimenté et symbole de l’Antimafia4. Peut-être que ce procureur, à la morale irréprochable mais nommé avec insistance par le pouvoir en place, a préféré agir au moment d’un changement de majorité. Ou bien, les magistrats ont préféré attendre l’issue des élections et profiter de ce moment de flottement dans la vie politique italienne pour passer à l’action. Les déclarations du sous-secrétaire du ministère de l’Intérieur Alfredo Mantova, sonnent comme un aveu : « l’arrestation a eu lieu lorsque les policiers étaient sûrs de l’information, mais même si elle avait pu avoir lieu deux jours avant, cela risquait d’être l’objet d’instrumentalisation pendant la campagne
électorale».
Par ailleurs, cette arrestation post électorale donne une grande marge de manœuvre aux enquêteurs quant à l’exploitation des 340 Pizzini, les fameux « billets » retrouvés sur les lieux. Ils concernent des appels d’offres et impliquent des personnes jusqu’ici jamais citées dans des enquêtes judiciaires. Au moment de son arrestation Provenzano a déclaré « Vous n’avez pas idée des dégâts que vous faîtes », ce qui en langage mafieux pourrait signifier la fin de la « pax mafiosa »5.
En arrêtant le chef de Cosa Nostra le lendemain de la défaite du centre-droit, les magistrats italiens a démontré son autonomie réelle vis-à-vis du pouvoir politique. Ainsi, les responsables mafieux ne pourront reprocher au pouvoir politique de pas avoir « couvert » Provenzano, dans la mesure ou la droite ne gouvernait plus et la gauche pas encore !
- 1Cf. Fabrice Rizzoli, « L’Etat italien face au terrorisme mafieux », Actes du colloque « Etat et terrorisme », Démocraties, 12 janvier 2002, éditions Lavauzelle, collection Renseignement et guerre secrète, p. 45.
- 2Pour le lien entre Berlusconi et la mafia, voir la Note d’actualité CF2R n°35 concernant Dell’Utri (www.cf2r.org).
- 3Le fils de Bernardo Provenzano maîtrise fort bien la langue allemande et vient d’obtenir un doctorat d’ethnographie sur la civilisation germanique, ce qui ne peut qu’intriguer les enquêteurs.
- 4Afin que Gian Carlo Caselli ne puisse être nommé par le Conseil supérieur de la magistrature, le gouvernement Berlusconi a introduit un décret-loi pour proroger le mandat Piero Luigi Vigna, le dernier procureur de la DNA jusqu’à son soixante-douzième anniversaire – le 2 août 2005 – alors que son mandat prenait fin le 2 janvier 2005. Par ce biais, la nomination logique de Caselli devenait impossible car il avait dépassé le nouvel âge limite de soixante-six ans !
- 5Pour appréhender les possibles dissensions au sein de Cosa Nostra, voir la Note d’actualité CF2R n°16 (www.cf2r.org).
Après avoir opté pour une stratégie terroriste de 1992 à 1993 sur l’ensemble du territoire italien1, Cosa nostra a subi d’importants effets « boomerang », comme celui de la réaction des autorités2 et celle du phénomène des repentis (cf. 12 janvier 2002, un étudiant et un colloque sur les attentats de 1992-1993). Depuis lors, la mafia sicilienne a opté pour une autre stratégie, celle de « l’invisibilité » sous le commandement symbolique de Bernardo Provenzano « en cavale » depuis 40 ans3. Cependant, des événements récents pourraient conduire à la fin de cette pax mafiosa.
Dans la soirée du 29 octobre 2005, les forces de l’ordre 4 ont arrêté deux membres de la mafia de Gela dans le Sud de la Sicile, parce qu’ils préparaient un attentat contre le juge Ottavio Sferlazza. D’après les enquêteurs, le plan était dans sa phase conclusive puisqu’il était question d’utiliser une grosse quantité d’explosif sur la route Caltanissetta-Gela, empruntée quotidiennement par le magistrat.
Le premier élément d’analyse réside dans l’importance de la cible. Sferlazza était jusqu’il y a peu président de cour d’assise dans de nombreux procès concernant précisément l’assassinat de juges5 . Le plus célèbre demeure celui du massacre de Capaci6 contre le juge Falcone en 1992. Ottavio Sferlazza, est réputé pour sa grande sévérité, car il a condamné de nombreux chefs mafieux, en particulier ceux de Gela. Or, les deux mafieux arrêtés, Salvatore Azzerello (29 ans) et Paolo Palmeri (38 ans7 ), appartiennent au clan Rinzivillo de Gela, ce dernier étant même considéré comme le « gérant » de cette famille mafieuse.
Le magistrat a été placé sous haute protection et des perquisitions sont en cours afin de découvrir quels autres membres de l’organisation ont projeté l’attentat. En outre, l’affaire est suivie de près par la Direction nationale antimafia (DNA)8 , car un élément est particulièrement inquiétant. En effet, le plan a été révélé par un commerçant non connu des services de police qui, après avoir été ruiné par le racket, a été recruté pour préparer l’attentat. Utiliser des personnes extérieures à l’organisation pour commettre un délit mafieux aussi important est une démarche rare et peu sûre. Ces événements en sont la preuve. Ce mode opératoire tend à démontrer qu’il s’agissait d’un acte de vengeance local qui n’avait l’aval de la hiérarchie. Or, la famille Rinzivillo est sous le contrôle du « boss » Piddu Madonia, fidèle allié du chef de Cosa nostra, Bernardo Provenzano, celui la même qui a opté pour une organisation « souterraine ».
Par conséquent, si le clan Rinzivillo a opéré avec « l’autorisation », nous sommes en présence d’un changement de stratégie historique. En revanche, si le clan a agi de sa propre initiative, il a pris le risque de provoquer des tensions au sein même de l’organisation. Les mafias sont caractérisées par la notion de contrôle de territoire. Puisque l’attentat devait avoir lieu entre Caltanissetta et Gela, dans le centre de la Sicile, une région discrète mais à forte densité mafieuse, il fallait l’assentiment des familles sous peine de déclencher une guerre de mafia.
Par ailleurs, cette tentative d’attentat arrive après le meurtre de Maurizio Lo Iacono9 à Particino, à 30 km de Palerme, le 4 octobre 2005. Maurizio Lo Iocono, chef mafieux émergent de 34 ans, récemment sorti de prison, profitait de la crise de la famille de Vito Vitale10 pour étendre son influence. Les enquêteurs pensent logiquement que le clan Vitale a fait tuer l’entreprenant Lo Iacono. Cependant, la victime était un proche de Bernardo Provenzano, ce qui peut faire penser, non pas à un simple règlement de compte, mais à une rupture de l’équilibre qui anime la pax mafiosa des dix dernières années.
Enfin, le 16 octobre 2005, le vice-président de la région Calabre a été assassiné par des hommes de la ‘Ndrangheta, l’organisation criminelle de type mafieux calabraise (cf. L’assassinat du vice-président de la régio calabraise : un meurtre politico-mafieux). Si les deux évènements de Sicile et de Calabre n’ont pas de rapport direct entre eux, ils sont à intégrer dans une réflexion plus large sur le contexte politico-mafieux italien à l’approche des élections législatives d’avril 2006.
Ainsi, en dépit des nombreux succès des forces de l’ordre11 , il semble une fois encore que la partie contre la mafia se joue à Rome.
- 1Cf. Fabrice Rizzoli, « L’Etat italien face au terrorisme mafieux », Actes du colloque « Etat et terrorisme », Démocraties, 12 janvier 2002, publiés aux éditions Lavauzelle, collection Renseignement et guerre secrète, p. 45.
- 2Arrestations des principaux chefs corleonais : Salvatore (Toto) Tiina, Leoluca Bagarella, etc.
- 3Mais qui s’est fait opérer en France l’année dernière.
- 4Le mandat été émis par le procureur Francesco Messineo, le substitut Roberto Di Natale, les magistrats près la Direction provinciale antimafia Nicolo Marino et Antonino Patti. Les arrestations ont été effectuées par la police de Caltanissetta et de Gela.
- 5Chinnici, Antonino Saetta et le capitaine de carabiniers Emmanuelle Basile.
- 6Le 23 mai 1992, entre Palerme et l’aéroport de Punta Raisi, à la hauteur de la ville de Capaci, 550 kilos d’un mélange de TNT et de nitroglycérine caché sous une conduite d’eau souterraine explosait sous la chaussée de l’autoroute !
- 7Propriétaire d’une entreprise de transport, a déjà été condamné pour extorsion, trafic de cocaïne, d’héroïne et de marijuana.
- 8La DNA a un nouveau procureur Pietro Grasso et c’est la polémique car le gouvernement Berlusconi a tout fait pour empêcher la nomination d’un autre procureur bien plus expérimenté en la matière : Gian Carlo Caselli, ex-procureur de Palerme.
- 9Fils de Francesco Lo Iacono, vieux mafieux de premier ordre du capomandamento (canton au sens mafieux) de Particino.
- 10Vito Vitale est depuis longtemps en prison avec ses frères et ses soeurs dont une (Giusy) est devenue collaboratrice de justice.
- 11Arrestation de deux chefs, un de Cosa nostra (Umberto di Fazio du clan Santapaola de Catane) et un de la ‘Ndrangheta (Sebastiano Strangio arrêté au Pays-Bas) au mois d’octobre.
Le dimanche 16 octobre 2005, à 17 h 22, un véhicule s’arrête devant un bâtiment public à Locri, en Calabre (sud de l’Italie). Un homme, à demi masqué, un pistolet à la main, parcourt quelques mètres avant de tirer cinq coups à bout portant sur Francesco Fortugno, 54 ans, vice-président de la région de Calabre. Puis, le tueur retourne sans précipitation vers la voiture, conduite par un complice.
Tous les éléments, de la méthode à la cible, en passant par le contexte, font de cet homicide un crime de type mafieux et un acte de violence programmee. En effet, face à un tel professionnalisme, un règlement de compte d’ordre privé est impossible. Par ailleurs, au cours de cette exécution, rien n’a été laissé au hasard. Le lieu, la date, la cible et a fortiori le mobile sont autant de messages de la part de la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise, en direction du pouvoir politique.
Le lieu et la date
La région de la Locride, dans le sud de la Calabre, est une des zones les plus mafieuses d’Italie. Au cours de ces 13 derniers mois, 22 homicides y ont été commis dont 20 n’ont toujours pas été élucidés. A Locri, le contrôle du territoire est exercé par les ‘ndrines (familles mafieuses calabraises), expertes dans la gestion des rapports de pouvoir et de politique. Un tel meurtre nécessite donc une « autorisation » de leur part.
L’endroit précis du meurtre constitue un premier message : il s’agit du Palais Nieddu, un très beau bâtiment situé en plein centre ville, où se tiennent de nombreux séminaires. Si les tueurs avaient recherché la discrétion, ils auraient accompli leur forfait sur le trajet de la cible, c’est-à-dire sur la route qui relie le domicile de Brancaleone à Locri, entre la montagne et la mer Ionienne.
En outre, les tueurs ont opéré un dimanche, en plein jour, à un moment où ils ne pouvaient pas profiter des habitudes professionnelles de la cible. Ce jour-là, la victime est restée une heure à discuter avec des amis après avoir voté. Il est donc fort probable qu’elle ait été suivie toute la journée et qu’une personne présente à l’intérieur du bâtiment ait donné le signal. Enfin, la date est capitale puisqu’il s’agissait des primaires au sein de la coalition de gauche nommée « l’Unione », en vue des élections législatives du printemps 2006. En ce dimanche d’élection, en plein centre ville et devant témoins, cet acte criminel est avant tout la démonstration que cette association criminelle peut frapper n’importe où, n’importe quand et surtout n’importe qui ; en particulier un homme politique.
La cible et le mobile
Fortugno qui a un lien de parenté avec la famille Laganà – une dynastie de démocrates-chrétiens députée en Calabre – est à l’origine médecin chef des hôpitaux. Secrétaire d’un syndicat de médecins (CISL), il est devenu référent pour les questions de santé du parti de gauche, la « Marguerite », dans sa région, la Calabre. Au printemps 2005, il a été élu au sein de l’assemblée régionale, puis au dernier moment de la précédente législature, il a remplacé au poste de vice-président un collègue élu député.
Dans un premier temps, le procureur s’est intéressé aux activités que Fortugno exerçait au sein de l’hôpital de Locri, où sont encore employés sa femme et son frère. En 2004, des fournisseurs et des responsables hospitaliers ont été arrêtés dans le cadre d’une enquête sur une escroquerie concernant les fournitures. Un climat de violence s’était alors installé (agressions, etc.).
Dans un second temps, les enquêteurs suivent la piste de l’engagement politique de Fortugno vis-à-vis du monde de la santé. A la mi-octobre, le président de la Calabre avait été menacé pour avoir annoncé, parmi d’autres réformes, le renouvellement des dirigeants d’entreprises publiques de santé. Cette décision aurait entraîné la modification du déroulement et de l’attribution des adjudications publiques. Celles-ci sont en effet régies par des amitiés et des liens nés de nombreuses années d’ententes économico-politiques.
Aussitôt élu, Francesco Fortugno a été donc associé à la nomination des dirigeants des entreprises de santé, en majorité sous tutelle de la région. A l’occasion de cet événement, des sources proches de l’exécutif régional confient qu’il y eut de « fortes pressions ». Les ‘ndrines (familles mafieuses calabraises) ont fait pression pour que les décisions ne soient pas prises avant le printemps prochain et ont fait savoir que lors des élections régionales de 2006, elles voteraient massivement pour la droite.
